15 novembre 2008
Et Bashung créa Dieu...
D'abord l'Homme s'en vient dans la lumière...
Chapeau mou, lunettes noires et veste longue.
Distingué.
L'homme nous souhaite un bon voyage.
Le train démarre, se coule de paysage en paysage sans escale.
Sidérant.
La voix chaude, profonde, m’embarque vers les étoiles.
Sidéral.
Mon cœur enfle, s’extrait de ma poitrine,
flotte dans les airs comme une bulle de savon.
Epoustouflant.
L’homme est là sur un fil, puissant et éthéré.
Une pluie de faisceaux sculpte l’espace.
L’homme est là, oui l’homme est là.
Il nous offre des mots « c’est bon de vous entendre ».
Le poids de la douleur et du regain.
Le sens de l’Univers.
L’homme est là, à mi-chemin.
Une guitare, une contrebasse, une batterie et un violoncelle.
Lueurs mauves : « Madame rêve ».
J’écoute comblée et transcendée.
Madame rêve.
Puis l’Homme s’en va dans la fumée…
Chapeau mou, lunettes noires et veste longue.
Magistral.
09 novembre 2008
Quand je réflechis...
Texte inspiré par le blog de Marion (dessin du 12/12/07)... à déguster sans modération.
Banapiti
Quand je réfléchis, je ne sais pas pourquoi, mais je me sens tout petit petit.
Ou bien c’est comme si le monde autour de moi avait grandi et mes yeux et mon cœur aussi.
Ça me fait bizarre dedans, des sortes de guili au ventre, mais pas des guilli gentils.
La nuit c’est encore pi, je sens le noir qui palpite, le silence qui résonne et je tombe à l’envers
au fond d’un grand puits.
Quand je réfléchis, c’est pour comprendre la vie.
Pourquoi y’a des fleurs pourries, des chats qui mangent des souris, des grands qui crient
et des mots pas jolis jolis ?
Quand je réfléchis, je me dis qu’en y pensant très fort je pourrai rester tout petit petit
pour m’éterniser dans mon lit à regarder briller les étoiles…
toute la vie.
Le petit Prince- Saint Exupery
08 novembre 2008
La boîte à bouche
Depuis toujours j'entasse dans mes placards des brics et des brocs, du bric à bac en vrac, des machins et des petits riens qui vous paraîtraient insignifiants mais qui pour moi ont valeur de souvenirs et de sentiments. Car les souvenirs, voyez-vous, c'est bien tout ce qu'il me reste après cette vie traversée sans heurts, mais sans bonheur.
"Tu l'as bien cherché", me direz-vous. Et c'est vrai, car j'ai utilisé tout ce temps à lisser, araser, poncer, raboter les aspérités de l'existence qui viennent vous faire du dérangement, voire de la souffrance. J'ai préféré à de grandes enjambées risquées, de petits pas bien prudents, sur des lignes bien tracées, des pas de vieux avant l'âge, en somme. Et si je dois dire que j'y suis parvenu enfin, au début ce ne fut pas si facile, croyez-moi : les filles sont belles, le sable chaud et la fleur de l'âge réclame son dû. Mais je dois avouer, qu'à force de ténacité, d'abnégation et d'anesthésie quotidiennes j'ai pu dompter mon corps et ma pensée pour devenir cet homme docile qui entreprend de ranger ses étagères ce matin.
Il faut toutefois que je rende grâce à ma femme, car sans elle, les choses auraient été bien plus laborieuses. En effet, c'est elle mon guide, elle qui posa de si jolies balises lorsque je craignais de m’égarer, elle qui patiemment monta des murs pour me préserver de tous les dangers. Quand j'y pense, il me semble que je l'ai aimée, et peut-être bien que je l'aime encore puisque je suis toujours à ses côtés.
C'est elle, surtout, qui m'aida à entrer aux archives municipales, où je fis doucettement carrière, m’immergeant sans questions dans ce boulot tranquille, bien payé et sans surprise : ordonner, classer, ranger ; elle, encore, qui planifia les étapes de notre histoire : le mariage, les enfants, l'achat de la maison, les vacances, jusqu’à notre déménagement pour cette retraite bien méritée, au cœur d’une campagne calme et reculée. C'est agréable, voyez-vous, de partager ses jours avec une femme tellement organisée : j'imagine que cela ressemble un peu à la douce torpeur de l'enfance, lorsque notre mère anticipait tous nos désirs.
Donc, dorénavant, nous allons vivre tranquille notre nouvelle ruralité. Sophie, ma femme, m'a finalement convaincu que c'était le mieux. Car au départ il est vrai que j’ai rechigné : plus de musées, cinés, librairies… Mais comme elle me démontra qu’en quelques « clic », ce brave Internet mettait tout à ma disposition, je me suis laissé faire et j’ai acquiescé. Ah ! ma Sophie, ma Sophia, comment résister à ta belle sagesse et, je dois le confesser, à tes bouderies, aussi. Car ma Sophie, comme la majorité des femmes, boude... souvent et longtemps. Au début je trouvais ça bien charmant, ensuite ce fut un peu gênant surtout ce silence et ces regards réprobateurs, mais à la longue cela devint usant. Alors j’abdique, rapidement, afin de ne pas briser notre douce harmonie et que ma petite quiétude me soit bien vite restituée.
Pourtant lorsque Sophie me demanda de ranger ce placard, sans raison je regimbai, je renâclai et butai devant l’obstacle : une de mes petites révoltes, sans doute. Mais face à sa moue fâchée et les trois jours de silence qui s’en suivirent, j'abandonnai.
Aussi, depuis ce matin, je trie, je jette : là un caillou, ici un bouquet de feuilles mortes, un drôle de fouillis que ce petit fatras à moi.
Ma main, comme une bête curieuse, part à l’assaut des entrailles des planches poussiéreuses et ramène ses proies avec un air de satisfaction puérile. Je retrouve des photos du temps passé : les enfants dans des poussettes ou sur des balançoires, moi sur un vélo, fier comme un Poulidor, et Sophie qui fait la gueule… la vie quoi, ma vie à moi.
Alors que je me prenais au jeu de cette pêche hasardeuse, je sentis au très fond d’un angle mort un objet dont la vue me laissa interdit : une boîte amarante entourée d’un ruban de velours noir. C’est à cet instant, je crois, que le barrage édifié si méticuleusement, céda sous un tsunami émotionnel.
Je revois un bar, juste avant Noël.
Je revois une femme qui me tend cette boîte.
Je revois ses lèvres qui sourient à peine, avec une pointe de tristesse aux commissures et puis un peu au bord des yeux aussi, des yeux sombres Je sais qu’elle souffre, je sens qu’elle souffre, je comprends qu’elle souffre à cause de moi mais qu’elle ne le dit pas, par politesse et par pudeur.
Je me souviens qu’à cet instant mon portable sonna et, que je n’ai pas su protéger cette tendre intimité.
Je me souviens de Sophie au bout du fil, en colère, qui me rappelle notre départ annuel aux sports d’hiver et les valises à boucler.
Je me souviens de sa voix sourde et acide.
Maintenant, devant la boîte exhumée, j’éprouve à nouveau le déchirement de cet instant : les yeux noirs qui s’éteignent, la voix cinglante qui me somme de rentrer, la bouche qui murmure « Adieu ». Puis les yeux et la bouche qui s’éloignent, et moi, comme un con, qui laisse l’Amour s’évaporer, sans un mot, sans un geste... Comme un con.
Je me vois pitoyable, repartir vers ma Sophie avisée, ses bagages ordonnés, sa ouate feutrée et sa vie en kit prête à monter.
Voilà, je suis près de mon placard, pétrifié, avec cette même boîte qui semble me provoquer, cette boîte que je dois ouvrir ou laisser fermée, devant le dilemme d’assumer ou oublier.
Mais il est trop tard, déjà mes doigts fébriles dénouent le ruban et soulèvent le couvercle qui révèle une bouche, une incroyable bouche bleue, une drôle de bouche, chaude, pulpeuse et palpitante ; la reproduction exacte de cet Amour envolé, cette bouche tellement aimée, embrassée, caressée, sculptée dans une matière étrange, comme vivante. Un petit billet accompagne la chose, quelques phrases finement tracées à la plume sur du papier de soie pourpre :
« Mon amour,
Pour Noël, je voulais t’offrir ma vie, mais il semblerait que tu ne sois pas très enclin à t’en saisir.
Ainsi j’ai songé t’offrir mon cœur, quoi que l’idée de déposer sur la table l’organe encore tout chaud et sanguinolent m’ait, je dois bien le concéder, quelque peu rebutée.
Alors voici ma bouche que tu dis vénérer, cette bouche sucrée que tu voudrais emporter quand tu me laisses au petit matin dans mon lit satiné. »
J’ai fermé les yeux et j’ai revu les ruines de jours heureux, les heures volées blotti entre les cuisses de cette femme délicieuse : sa peau, ses seins, ses mains, ses cheveux, son souffle, ses mots, ses râles, ses silences, ses merveilleux silences et ses lèvres félines, câlines, ses lèvres magiques de vestale divine et de folle gourgandine.
Soudain, comme pour illustrer mes pensées, le sortilège opéra : la bouche sortit de son écrin.
D’abord, elle glissa à mon oreille pour y susurrer des mots licencieux et terriblement excitants. Puis la bouche accueillit ma langue qui frôla une texture souple et onctueuse aux saveurs d’orange et de chocolat. Lentement, son haleine m’enveloppa d’une chaleur sensuelle, tellement voluptueuse que je fus à peine surpris lorsqu’elle s’immisça sous ma chemise. Insensiblement des images érotiques surgirent de ma mémoire, d’abord en scènes floues et vaporeuses, puis délurées et absolument libertines.
Tandis que le plaisir se dressait, La bouche suivait son chemin, explorant mon corps comme une vallée secrète, de plis en creux, de monts en merveilles, de gorges en interstices, jusqu’à ma hampe domptée, flamboyante, érigée vers les étoiles.
Alors comblé, mon sexe s’abandonna au fond de cette alcôve, vaincu par la caresse mythique à réveiller les Dieux. Enfin, bouleversé par tant d’émoi, je m’endormis au creux de cette petite mort, la peau en écume, éclaboussée de sueur et de semence, tandis que résonnait au loin le pas résolument martial de ma chère, très chère Sophie.


